Affaire de quotas: Un mauvais fonds de commerce pour l’élite prédatrice du Nord? Par Louis Marie Kakdeu

Je défends la société libre (open society) et je crois pertinent de se battre pour que les conditions de la libre compétition soient remplies. Je défends surtout les paysans (73% de notre population nationale) qui sont lésés par le système actuel de redistribution des postes et des richesses. Je suis fils de paysan moi-même et je sais comment il est difficile pour nous de prendre l’ascenseur social face au népotisme ambiant. Je suis contre la classe des dirigeants actuels que Guibai ne dénonce pas explicitement et laisse planer l’impression que le problème des Nordistes, ce sont les Sudistes.

Ce qui m’interpelle, c’est qu’il y a une certaine élite prédatrice du Nord Cameroun qui semble se battre pour le maintien du statut quo en vue de garder, à travers la politique des quotas, leurs positions politico-administratives. Ces élites n’ont rien apporté au septentrion depuis 60 ans et je crains que Guibai soit leur porte-parole puisqu’elles sont toutes des multimilliardaires et en ont les moyens.

De l’obsolescence des quotas

Je peux comprendre Guibai qui demande en gros que l’on respecte la loi même si elle est mauvaise. Le problème est que le cadre juridique qu’il indique est obsolète. En effet, l’Arrêté du ministre en charge de la fonction publique de 1992 qu’il cite et qui attribue environ 30% des places aux concours administratifs aux 3 régions septentrionales s’adossait sur le décret de 1990 fixant le régime général des concours administratifs.

Or, en l’an 2000, un autre décret du Premier Ministre N° 2000/696/PM du 13 septembre 2000 remplace celui de 1990 (décret n° 90/1087 du 25 juin 1990) et consacre en son article 60 que c’est le PM qui détermine désormais les nouveaux quotas (et non plus le Minfopra). Son article 61 abroge le décret de 1990. D’années en années, Guibai s’appuie donc sur une base juridique caduque pour porter des revendications égoïstes et profitables uniquement au népotisme développé par une certaine élite prédatrice qui instrumentalise la marginalisation du Nord depuis des décennies.

Que les malheureux défenseurs de la politique de l’équilibre régional (équilibre dans la répartition des postes, et non l’équilibre dans la répartition des richesses) saisissent le PM pour obtenir de nouveaux quotas. Pour l’instant, il n’y en a plus, le Cameroun ayant pris l’option libérale depuis la loi de 1989.

L’exploitation du Nord par un réseau népotiste de Nordistes

Depuis 60 ans, la politique de l’équilibre régional n’a profité qu’à un ensemble de familles qui se battent aujourd’hui pour maintenir le même système en marge de la nécessité d’ouvrir la société pour qu’un plus grand nombre de personnes en soit bénéficiaire. La question est de savoir qui a fabriqué les « moutons du nord » et à qui profite le crime.

Les nordistes ont été dans ce système aujoulatiste première, deuxième, troisième, quatrième ou cinquième personnalité de l’Etat central. Qu’ont-ils apporté au Nord? Ils ont été ministres en charge de l’éducation ou de la santé publique: ont-ils mis en œuvre des politiques publiques inclusives? La réponse est Non! Ils se sont contentés de veiller sur les quotas qui leur permettent d’avoir leurs postes. Ils sont en fonction pour certains depuis 50 ans et résultat des courses : En 2021, l’Extrême-Nord par exemple continue d’être un ZEP (Zone d’Education Prioritaire) où les enfants vont à l’école dans des bâtiments construits à l’aide des tiges de maïs. Les enfants s’asseyent encore à même le sol sur des briquettes comme vous pouvez voir sur les images d’illustration.

Une ville comme Maroua n’a même pas 10 km de route bitumée. Paul Biya lui-même n’a pas pu y séjourner plus de deux heures pendant sa dernière campagne présidentielle. On ne porte pas les masques à Maroua conte le Covid-19: C’est contre la poussière! Qui a détourné l’argent des routes? Ce sont les enfants du Nord (l’élite prédatrice du RDPC)! Et qui bronche? Personne! Soyons sérieux! Allons dans le Lamidat de monsieur Ayang Luc: Il a la seule maison en matériau définitif! C’est normal? Depuis que je suis né, il est soit 2ème, 3ème, ou 5ème personnalité du régime Biya, non? Il n’y a même pas de route pour se rendre chez Cavaye à Tchokombéré.

Il est au perchoir depuis 1992, non? C’est lui qui vote le budget à l’Assemblée nationale, non? On l’a attaché? Nous sommes en novembre 2021: il va voter un autre budget à l’AN, non? Vous avez vu le type de voitures dans lesquelles roulent les Lamidos? Ils préfèrent n’avoir pas de route et prendre les voitures de 80 millions de FCFA. Cela a un sens? Voilà en quoi le clientélisme présente des limites et pourquoi nous devons sortir de ce système pour avoir une société libre et plus prospère. C’est un choix à faire!

J’espère que Guibai est d’accord avec moi sur tous ces points et qu’il comprend que la solution ne se trouve pas dans la défense des quotas. On ne peut pas maintenir les enfants dans les ZEP afin de revendiquer les quotas chaque année et ce, depuis 60 ans. Non! Les quotas n’ont de sens que lorsque c’est une politique transitoire. Sauf qu’on fait la transition depuis 60 ans: Non!

Et à qui profitent ces quotas aujourd’hui? Surtout pas aux enfants des paysans pauvres du Nord! Avez-vous déjà vu le nom d’un enfant de pauvre sur la liste des admissibilités à l’Enam? Non! Ce sont les enfants de ces élites prédatrices nées à Yaoundé et scolarisées dans des écoles climatisées. Il faut absolument bannir la politique des quotas parce que les enfants de Cavaye et cie qui en profitent (injustement) n’ont rien de nordiste.

Peut-être qu’ils n’ont même jamais mis pied au Nord. Ils doivent compétir à Yaoundé avec les autres enfants nés et scolarisés dans les mêmes conditions. C’est ce qu’on appelle libre compétition. Et c’est cela le sens de la justice sociale. S’il faut absolument maintenir les quotas, cela doit être pour les enfants nés et scolarisés dans les ZEP. Si Guibai ne soulève pas ce genre de préoccupations qui profiteraient aux pauvres paysans (pour qui je me bats), alors il serait au service du népotisme et des prédateurs du Nord.

Il faut assumer ses choix!

Disons-nous des vérités crues en face: Si les Nordistes continuent de faire confiance au RDPC, c’est leur problème. Il ne faut pas embêter les gens après. Le système aujoulatiste a montré ses limites depuis 60 ans. Et faire croire que c’est un aujoulatiste (peut-être nordiste) qui viendrait mettre fin au système est un leurre. Il est temps d’en prendre conscience au lieu de chercher à opposer des communautés nationales entre elles (Nordistes contre Sudistes). C’est à ce système qu’il faut s’attaquer pour ouvrir notre société à la liberté et avoir des politiques publiques plus inclusives.

On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. On ne peut pas soutenir le RDPC et ses élites prédatrices, et venir faire comme si le problème des Nordistes, c’étaient les Sudistes. Cette démarche communautariste face aux limites du régime aujoulatiste au pouvoir depuis Ahidjo est lâche! Ce raccourci que certains veulent prendre n’est pas à la hauteur des enjeux qui nous attendent. Nous devons s’unir pour changer de système, sans considération communautariste, si nous ne voulons pas mourir ensemble.

J’ai encore espoir!

Bonne journée,

LMK

Enseignant-chercheur

Université de Maroua